Entre rêve et réalité ¤ Chapitre 7

Précédemment -> Chapitre 6

¤ Chapitre 7 ¤

L’instant d’un songe. Un moment fugace, presque irréel, comme s’il n’avait jamais existé. J’ai à peine battu des paupières une fraction de secondes que le petit renard roux a déjà disparu. J’ai douté de l’avoir vraiment vu. J’ai douté qu’il eut été réellement là, en face de moi, à quelques mètres sur les marches qui me surplombent. Il s’est évaporé de manière si brutale que je ne suis plus sûre de rien. Ai-je rêvé ? Peut être.

Mais cette soudaine apparition, ce rêve, ou quoi que cela ait pu être, m’a renforcée dans mon envie de gravir ces quelques marches pour voir ce qu’il y a en haut. Une certaine excitation enserre ma poitrine. Je ne sais pas trop pourquoi, je n’en comprends pas vraiment l’origine et après tout qu’importe. Je me sens soudainement galvanisée, comme si je m’apprêtais à accomplir quelque chose de fantastique. Comme si ma vie allait prendre un tournant inattendu.

Je grimpe les marches presque quatre à quatre. Et je n’en manque même pas une ! Je suis très maladroite dès lors qu’il s’agit de récipients… Oui je sais c’est bizarre. Je vais renverser un verre, une tasse, casser une carafe… inonder plus ou moins la table d’eau, de jus d’orange ou d’autres liquides divers et variés. Par contre je ne tombe jamais, ne glisse que très rarement et suis plutôt adroite sur mes pattes. On ne peut pas avoir toutes les tares hein…

Étrange. D’en bas, j’avais la sensation que cet escalier n’était pas aussi haut, ne menait pas aussi loin. Pourtant, à cette seconde, j’ai l’impression que je le gravis depuis de très longues minutes. Je suis essoufflée, j’ai chaud et suis même obligée de m’arrêter quelques instants pour reprendre mon souffle. Quelle idée de grimper les marches quatre à quatre aussi…

Le soleil continue inexorablement sa descente vers l’horizon. Il fera nuit dans une trentaine de minutes, pas plus. J’estime à vue de nez, mais je commence à avoir l’habitude donc je ne pense pas me tromper de beaucoup. Je reprends mon ascension en espérant que, cette fois, le sommet se trouve à portée de main plus vite que je ne l’avais pensé de prime abord. Finalement cinq minutes, peut être moins, et me voilà en haut.

Il n’y avait que des marches. Des marches couvertes de mousse aussi verte qu’une plaine abondamment arrosée par des pluies diluviennes. En un instant les marches ont disparu pour laisser la place à un vaste parvis, du moins ce devait probablement être un parvis il y a quelques années. Presque tout ce qui se trouve sous mes yeux tombe en ruines.
Les larges pavés de pierre qui formaient la cour d’entrée sont pour la plupart cassés en plusieurs fragments. L’entrée du temple devait être majestueuse autrefois… Sa façade se dessine encore aujourd’hui, bien qu’elle soit en très mauvais état et tienne par un miracle du Saint esprit…

Je me demande s’il serait bien raisonnable de pénétrer dans ce temple… A première vue il est difficile de dire si le bâtiment est tout ou partie détruit ou s’il en subsiste assez que pour y pénétrer sans risquer de se prendre une poutre sur le coin de la tête. Je ne suis pas spécialiste en la matière et j’avoue être perplexe. Les envies d’aventure c’est bien, mais de là à risquer de se blesser sérieusement au beau milieu de nulle part et sans… la moindre connexion… Petit détail que je constate en sortant mon téléphone de ma poche tout en admirant le « réseaux indisponible » qui s’affiche on ne peut plus clairement, comme un pied de nez à mes envies d’expédition façon Lara Croft.

Bon… Je ne sais même pas si cette façade n’est pas que… de façade d’ailleurs. Car à bien y regarder, ce bâtiment est vraiment de plus en plus bizarre. Je me rends compte que je suis incapable  d’affirmer qu’il y a bien quelque chose après ce mur et qu’il n’est pas juste posé là, sans autre forme de mystère que des buissons planqués derrière ses pierres mortes.

Je serais incapable de dire combien de temps je suis restée là, à regarder ce simili résidu de temple shintoïste (probablement…), à me demander « J’y vais ou j’y vais pas… » .

Un « truc » se frotte contre mes jambes. Il va sans dire que c’est vivant et m’occasionne surtout la trouille de ma vie… Tout à l’heure je disais que je tenais plutôt bien sur mes jambes ? Oubliez ! J’ai fait un bond que Superman aurait pu sans mal m’envier (j’exagère à peine !) et je me suis retrouvée les fesses directement contre la pierre vermoulue (avec le AIEEEEEEEEEEEUUUUUUUU de mise dans ce genre de circonstances).

Je baisse les yeux. Juste un peu puisque je suis déjà très près du sol hein… et, surprise, revoilà mon petit compagnon à poils roux ! Je ne t’avais donc pas rêvé ! Quelque part ça me rassure un peu quand même… Assis à quelques centimètres de moi, il me toise de ses petits yeux sombres. Je jurerais qu’il est en train de se moquer de moi le bestiau… Vous avez sans doute déjà vu ça chez votre animal de compagnie, ce petit regard rieur ou au contraire un peu vexé comme lorsque votre chat veut sauter sur la table et qu’il se loupe !

Et bien là… c’est de moi dont il se moque le petit rouquin. Alors j’éclate de rire. Situation surréaliste, voire limite absurde. Je suis paumée au milieu de nulle part, face à un temple en ruines, il y a neuf chances sur dix que je galère à retrouver mon chemin, et je me marre comme une baleine face à un renard(eau ?) qui se fiche de moi… Comment dire…

Il fait quelques pas vers moi. Je le regarde avec attention. Ses petites pattes sont vraiment longilignes, aussi fines que des baguettes. Si délicates qu’elles me paraissent d’une extrême fragilité. L’admiration pour cet animal refait surface immédiatement. C’est plus fort que moi, je le trouve vraiment splendide. Finalement, je crois que c’est la première fois que je vois un renard en vrai… Il n’y a sans doute pas de quoi fouetter un chat, ce n’est pas un tigre du Bengale, un éléphant en pleine brousse ou un boa géant dans la jungle… Ce n’est « qu’un » renard, c’est cela….?

Il frotte son museau contre ma jambe, juste au-dessous du genoux. Jusqu’à ce moment, je n’avais pas intégré la relation de proximité. Un renard reste malgré tout un animal sauvage. Je n’étais pourtant pas choquée ou étonnée qu’il se frotte contre ma jambe, qu’il reste assis en face de moi. Mais alors qu’il entreprend ce nouvel acte de rapprochement, ça me percute presque sèchement. Il n’est pas peureux le petit… il a peut être l’habitude des êtres humains… Allez savoir.

Je me hasarde à avancer timidement la main vers le plat de sa tête. Il va faire une embardée et filer dans les bois, neuf chances sur dix, si ce n’est plus. Et pourtant non… il se laisse papouiller le sommet du crâne sans avoir l’air de me craindre. Je fonds, il est vraiment trop mignon ! C’est décidé, je le ramène à Bordeaux !

Un raclement de gorge me tire de mon utopie (vous m’imaginez, embarquer un renard nippon dans l’avion pour le ramener en cadeau souvenir à mon gros rouquin de chat…). Deux moines se rapprochent de moi. Alors pour le coup je suis encore plus surprise qu’avec mon nouveau compagnon à quatre pattes. Il y a des gens ici ? Je me relève à la hâte, tape sur mon short plein de mousse, hurle silencieusement d’être dans un tel état et de ne pas les avoir remarqués plus tôt.

Je suis très respectueuse en règle générale, et plus particulièrement quand il s’agit de religion ou de croyance. Que je crois en quelque chose ou non n’a rien à voir, n’est même pas le propos. C’est une question de respect, uniquement de respect. Un lieu considéré saint pour X raisons par X personnes, se doit d’être respecté. Pour moi c’est ainsi et ça n’est jamais négociable. Je me sens donc honteuse et très gênée d’être assise comme une gamine à faire joujou avec un renard sur le parvis d’un temple. A ma décharge, vu l’état du bâtiment, je n’aurais jamais imaginé qu’il puisse abriter des gens… quels qu’ils soient….

Les deux hommes, un jeune, l’autre semblant avoir dépassé les pronostics les plus enflammés quant à l’espérance de vie de la race humaine, sont à quelques pas. J’incline le buste aussi bas que mon corps me le permet et je baragouine un « bonsoir » aussi poli que possible dans mon piètre japonais. Lorsque je me redresse, si le faciès du jeune reste aussi impassible que les pierres qui jonchent le sol, les traits du vieillard sont doux et aimables. Je ne m’y fie pas trop, même si sur le moment ça me rassure un peu. C’est un japonais après tout, alors même si mon comportement l’a choqué, il n’en montrera rien, surtout avec moi qui ai une pancarte « étrangère » au-dessus de la tête.

Il baisse les yeux vers le sol. Machinalement, plus par automatisme peut être, je suis son regard pour tomber sur le petit renard qui est toujours à mes pieds. Et là… je jurerai qu’il a hoché la tête… je fronce les sourcils, mon regard oscillant entre le vieux moine et l’animal comme si j’étais prise de toc. Ils se regardent et se sourient… Ce renard serait-il le chat domestique du temple ? Après tout pourquoi pas… J’ai vu plus bizarre…

Je sens une goutte perler sur ma tempe. Doucement elle dégouline le long de ma joue et elle s’infiltre de manière relativement gênante sous mon débardeur. Une bouffée de chaleur envahit ma poitrine. Le sol tangue comme si j’avais bu un coup de trop. Je détourne les yeux du renard pour le poser sur les deux moines, prenant d’amples bouffées d’air en attendant que cette désagréable sensation ne se dissipe.

Leurs visages sont flous. Je frotte mes paupières avec tant de vigueur que j’ai du m’arracher quelques cils au passage… Délicatesse quand tu nous tiens.
Des oreilles… deux oreilles rousses à pointes noires sont posées de chaque côté de leurs crânes chauves comme deux globes de verre. Un museau allongé, cerné de blanc et lardé de longues moustaches noires remplace nez, bouche, menton… leurs mains jointes se sont muées en pattes griffues, quelques touffes de poils roux débordant de sous leur toge blanche.

Ma main frôle mon front. J’ai chaud, je tremble, l’instant d’après j’ai froid. Là c’est sûr et certain… j’ai vraiment du prendre un méchant coup de soleil.

Rendez-vous sur Hellocoton !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *